Politique

« J’ose dire pourtant que je n’ai mérité ni cet excès d’honneur, ni cette indignité »

Depuis quelques jours, articles de presse et déclarations publiques se multiplient à propos de notre université. L’annonce d’un exercice déficitaire pour la seconde année consécutive et, surtout, d’un épuisement du fonds de roulement ont provoqué un déferlement de critiques à notre égard. Alors qu’il était difficile jusque-là d’animer le débat public à propos des difficultés des universités françaises, de l’illisibilité de leur positionnement dans le paysage de l’enseignement supérieur et des conséquences prévisibles de leur sous-financement chronique, je constate que le sujet est devenu vendeur, dès lors qu’il peut être mis en scène et dramatisé par la désignation publique de coupables livrés à la vindicte collective.

Je ne cherche pas à nier la position financière difficile dans laquelle se trouve l’UVSQ, qui accuse un déficit de fonctionnement de 7,2 millions d’euros (soit environ 4% de son budget). Je ne cherche pas non plus à minimiser ma part de responsabilité dans cette situation : j’ai plus d’une fois tiré une grande fierté des succès de notre université, ce n’est pas aujourd’hui, alors que le vent est contraire, que je renoncerai à assumer mes engagements. C’est la raison de mon silence sur ce blog durant ces dernières semaines, puisque j’ai voulu consacrer tout mon temps et toute mon énergie aux échanges avec notre tutelle et avec le personnel et les étudiants de l’université, pour trouver une issue positive à la crise. Mais c’est aussi la raison de mon intervention aujourd’hui.

Avons-nous fait des erreurs stratégiques et de gestion ? Sans doute, car les partenariats public-privé ou la sous-traitance de certaines missions auraient pu être mieux négociés. Mais nous payons aussi le prix de notre dynamisme depuis 2007. Sous-encadrée du point de vue du personnel administratif, notre université a pourtant choisi de passer très vite à l’élargissement de ses compétences (RCE), pour entamer dès que possible une nécessaire mutation vers un nouveau mode de gestion. L’état général des finances universitaires montre que nous ne sommes pas les seuls à avoir dû affronter une tâche qui était, on peut le mesurer aujourd’hui, en partie au-dessus de nos forces de l’époque.

Pour affronter cette tâche, nous avons dû recruter, pour nous adjoindre de nouvelles compétences professionnelles. C’est ce qu’on nous reproche aujourd’hui, de même que l’augmentation du coût des enseignements (qui ont eux aussi nécessité des recrutements). Mais il me faut rappeler encore une fois que l’université est encore à l’heure actuelle sous-dotée d’environ 150 emplois selon le modèle d’allocation des moyens du ministère : comment alors pouvoir développer une politique de recherche et de formation digne de ce nom, alors que nous sommes structurellement en déficit de moyens ? Et comment rester muet, quand on accuse aujourd’hui l’UVSQ d’avoir présenté un budget « insincère » parce que nous avions surestimé nos recettes, comme si cela n’arrivait pas au budget de l’Etat lui-même, et comme si notre objectif avait été de détourner l’argent public, alors même que nous ne faisions qu’essayer de remplir notre mission de service public ?

La réalité, c’est que, depuis 2007, l’UVSQ s’est investie avec énergie et courage dans les grandes réformes de l’enseignement supérieur et de la recherche, malgré la faiblesse de ses moyens. Cet engagement a permis d’obtenir de vrais succès, comme en témoignent la hausse de 37% des effectifs étudiants entre 2006 et 2012, les indicateurs de réussite en licence et l’insertion professionnelle des diplômés, mais également le niveau de compétences en recherche, reconnu par des succès aux appels à projet des Investissements d’Avenir, et la qualité des relations avec le tissu-économique territorial. C’est dans cette dynamique que les équipes de l’UVSQ, pourtant déjà largement débordées, ont depuis plus d’un an consacré l’essentiel de leurs forces à participer à l’ambitieux projet d’Université Paris-Saclay, avec l’encouragement du ministère.

Voilà le contexte dans lequel, depuis l’automne 2012, nous avons commencé à mettre en œuvre des mesures financières correctives. Ainsi, sur ma proposition, le conseil d’administration de l’UVSQ a adopté le 28 mai 2013 un plan pluri-annuel de retour à l’équilibre financier. C’est l’ensemble de l’université qui est aujourd’hui engagé avec courage dans un effort de redressement, respectueux des engagements, mais aussi des personnels, des étudiants et de notre mission de service public.

Alors même que notre université est livrée aux critiques les plus sévères, j’ai pu constater ces dernières semaines le sens des responsabilités, la solidarité et l’attachement aux valeurs universitaires de l’ensemble de notre communauté, dont je veux ici saluer le soutien, qu’il s’agisse des personnels enseignants et administratifs ou des étudiants.

C’est d’abord pour défendre cette communauté, ses principes et son projet intellectuel et humain que je veux m’exprimer ici. Je veux dire clairement que la mise en cause actuelle de notre université est injuste et inacceptable. Je refuse que notre université, qui n’est pas, et de loin, la seule en situation financière difficile, soit érigée en exemple négatif parce qu’elle est plus jeune, plus fragile et sans doute moins redoutée politiquement que d’autres. J’ai du mal à comprendre que soit utilisé dans la presse le relevé confidentiel d’observations provisoires de la Cour des Comptes, dont la fuite opportune ne dérange apparemment personne, et que soient repris des contre-vérités, jusque dans les détails (hier, parmi tant d’exemples, la mise en cause dans Challenges de la licence « musiques anciennes et monde contemporain » pour avoir seulement quelques étudiants, alors que c’est une licence réalisée en partenariat avec le Conservatoire de Versailles, entièrement mutualisée avec des licences disciplinaires de SHS, et donc sans enseignements ayant un coût supplémentaire…). Je peine aussi à accepter que les services de l’Etat, qui sont bien sûr dans leur rôle concernant leur activité de contrôle et qui ont pointé de véritables problèmes de notre université, choisissent systématiquement d’intervenir négativement à propos de l’UVSQ, tout en nous plaçant devant de véritables injonctions contradictoires : dans les mêmes semaines où le coût de nos enseignements était dénoncé, nous recevions l’ordre d’ouvrir des places supplémentaires dans certaines formations, au coût parfois très élevé et que nous tentions justement de contrôler !

Je regrette d’autant plus cette situation qu’il me semble que nous partageons un objectif commun, celui de l’amélioration du service public d’enseignement supérieur, et un intérêt commun, celui de sortir non seulement notre université, mais l’ensemble des établissements en difficulté, de cette crise économique. La stigmatisation n’a jamais aidé à avancer dans la construction d’un projet collectif. Derrière les effets de communication, il y a des personnels, qui travaillent et qui craignent parfois pour leur emploi. Il y a des étudiants, qui aspirent à recevoir une formation de qualité. Il y a des familles, qui s’interrogent sur les choix d’orientation de leurs enfants, et des territoires, qui vivent en étroite relation avec leur université. J’aimerais que celles et ceux qui s’expriment sur cette question ne l’oublient pas.

Si l’UVSQ a le malheureux privilège de servir de repoussoir actuellement, n’oublions pas non plus que nos maux sont ceux de l’ensemble du système universitaire, comme je l’ai déjà souvent expliqué dans mes interventions sur ce blog. Comme Thomas Piketty l’a encore souligné la semaine dernière, l’université française est dramatiquement sous-financée. Que nous ayons à faire des progrès en matière de pilotage et de gestion, c’est une chose évidente. Mais ne cachons pas un problème structurel derrière des difficultés conjoncturelles : je suis confiant dans la capacité de notre université, comme celles des autres universités françaises, à rétablir leur équilibre financier. Cependant cela ne fera qu’accentuer ce que T. Piketty a appelé « la faillite silencieuse » des universités. La performance intellectuelle et scientifique, l’excellence pédagogique, l’efficacité de la professionnalisation – tout cela a un prix. Quelle université voulons-nous pour notre pays ? La question reste ouverte. Quant à l’UVSQ, je constate qu’en quelques mois, nous avons été portés aux nues par les médias pour notre première place au classement de la valeur ajoutée au niveau de la licence, puis mis plus bas que terre à la suite de notre déficit – deux choses qui ne sont pas tout à fait sans rapport. On gagne toujours à relire les classiques ; cela m’a donné tout loisir de méditer sur les vers du Britannicus de Racine :

« J’ose dire pourtant que je n’ai mérité

Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité ».

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8 commentaires sur “« J’ose dire pourtant que je n’ai mérité ni cet excès d’honneur, ni cette indignité »
  • JG SAYOUS dit :

    J’aime le courage Jean-Luc. Et le souci de transparence.

    Je souhaite profondément que la communauté de notre université identifie totalement que c’est seulement dans la plus sincère des solidarités que nous parviendrons à redresser la situation. Et à faire en sorte que sa transformation garantira qu’elle n’y retombe jamais. Tous ensemble, chacun à son niveau.

    Quel que soit l’opinion que chacun peut avoir sur le positionnement du dispositif universitaire, ou sur la stratégie ou le fonctionnement interne de notre établissement, que l’on soit étudiant, personnel ou enseignant, nous avons tous intérêt qu’il en soit ainsi.

  • [...] 27 novembre, à 12h49, un mail est venu nous prévenir qu'il était sorti de son silence. Un long post de blog nous attendait titré : "J'ose dire pourtant que je n'ai mérité ni cet excès d'honneur, ni cette [...]

  • En effet, les difficultés financières de l’UVSQ ne peuvent être réduites à des erreurs de gestion et à deux PPP qui n’ont pas été suffisamment bien négociés. Les raisons structurelles du déficit l’emportent largement sur les raisons conjoncturelles. Comme administrateur de l’université et représentant de la région, je n’étais pas partisan de ces PPP et j’étais aussi très méfiant sur les bienfaits de l’autonomie, version LRU. Je n’ai jamais cru aux dizaines de millions que nous faisait miroiter le gouvernement précédent. Pour moi, ils n’existaient pas. Nous en avons aujourd’hui la confirmation. Le problème majeur n’est néanmoins pas là, mais bien dans une sous-dotation chronique des universités nouvelles alors même que l’Etat nous demandait de nous développer pour répondre à la demande universitaire. La massification ou la démocratisation de l’université française s’est effectuée avec des budgets indigents. Heureusement que les personnels ont fait preuve d’ingéniosité et n’ont souvent pas compté leurs heures pour accueillir des étudiants chaque année plus nombreux tout en faisant reculer l’échec en licence. La ministre de l’Enseignement supérieur est bien mal inspirée en voulant rejeter la responsabilité de la situation sur la présidente précédente. Le seul tort que cette dernière a eu est d’avoir cru dans les promesses de l’Etat. Madame Fioraso aurait dû plutôt souligner l’inconséquence de ces prédécesseurs et en tirer tous les enseignements dans sa loi récente sur l’enseignement supérieur et la recherche. Il est à craindre au regard d’un texte bien faible par rapport aux défis universitaires qui nous attendent que nous ne sommes pas prêts en France de voir les universités sortir du tunnel dans lequel elles se trouvent aujourd’hui. Il n’est plus temps malgré tout de ressasser le passé. Il nous faut affronter avec détermination les difficultés présentes et se projeter dans l’avenir. Nous avons trois ans pour revenir à l’équilibre. Le plan adopté en mai est une étape. Nous savons qu’il faut le consolider et l’inscrire résolument de nos futurs budgets comme nous le ferons dès le mois de décembre. Je sais que nous pourrons compter sur la solidarité de toute la communauté universitaire dans l’épreuve que nous traversons. Le temps n’est plus aux polémiques stériles. Nous devons sauver le magnifique outil que nous avons mis vingt ans à construire. Il en va de l’avenir de nos étudiants et du dynamisme économique et culturel de notre territoire. A titre personnel, je suis fier de notre université et je ne manque pas une occasion de vanter la qualité de l’enseignement et de la recherche qui y sont pratiqués. Je fais confiance à son président et à son équipe, à l’ensemble des personnels pour redresser la barre. Je soutiens sans réserve, comme administrateur et représentant de la région, les efforts qui seront faits.
    Didier Fischer.

  • Jean Pascal Dumas dit :

    Bravo à Jean Luc VAYSSIERE de monter au front avec clarté et justesse pour défendre son (notre) université !

  • Daniel-Philippe de Sudres dit :

    Bonjour,
    A la façon du « J’accuse » de Zola, pour rester dans les auteurs dits « classiques », il me semble important d’insister sur le courage de Jean-Luc, comme il est noté plus avant par un autre commentateur :
    - plutôt que de critiquer à la façon française éculée d’un sens critique qui, s’il est bienvenu pour pointer du… cerveau des erreurs, sollicite ensuite un sens de « critique constructive » où, façon allemande et surtout californienne, ensuite, on s’efforce de proposer des solutions,
    - me semble admirable ce président d’université qui veut sauver l’université qu’il appelle d’un mot que mon émotion et ma raison connectées entre-elles ont conservé : sa « communauté » qui se compose des professeurs, des administratifs et des étudiants…
    Encourageons cet homme de valeur, pour qu’au lieu d’être conspué, il soit au contraire cité en exemple, et que d’autres, dans tous les métiers touchant de près ou de loin à la recherche et à son enseignement, à la vie intellectuelle scientifique de la planète, en d’autres termes, par son cri, trouvent le courage de résister en s’adaptant, comme le souligne la journaliste commentatrice, ensuite.
    Deux mots encore vers Jean-Luc : merci et bravo !
    Je transmets son message à mes amis s’efforçant de sauver l’université et, in fine, la recherche et sa transmission.
    Daniel-Philippe de Sudres

  • [...] Vayssière publie sa dernière chronique – à ce jour – de son blog, un plaidoyer pro domo. J’ose dire pourtant que je n’ai mérité ni cet excès d’honneur, ni cette indignité. Depuis quelques jours, articles de presse et déclarations publiques se multiplient à propos de [...]

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