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Interdisciplinarité : non aux fétichismes !

La lecture d’un article du Monde consacré à une expérience originale me conduit à revenir sur la question de l’interdisciplinarité. Ou plus exactement, à préciser quelques réflexions autour de cette notion, pour la distinguer par exemple de la pluridisciplinarité, dont j’ai déjà souligné à quel point elle était une chance pour l’UVSQ.

L’interdisciplinarité, en apparence, a bonne presse. Elle est souvent un critère d’évaluation dans les appels à projet et figure en bonne place dans les attentes du ministère et des grands organismes. Le nouveau système d’évaluation des laboratoires par l’AERES comporte même la possibilité d’une évaluation interdisciplinaire, et le CNRS a un souci tout particulier de la transversalité. Le problème, c’est que l’interdisciplinarité, si elle ne veut pas être artificielle, ne se décrète pas : elle s’invente au quotidien. Et dans ce domaine, comme dans beaucoup d’autres, il y a plus de croyants que de pratiquants !

C’est pour cette raison qu’une université comme la nôtre, pleine d’ambition pour la recherche, s’appuie sur la multiplicité des ressources disciplinaires qu’elle réunit pour favoriser cette émergence intellectuelle au quotidien par la rencontre, très concrète, des scientifiques de divers horizons, de sorte que parfois, la pluridisciplinarité se mue en interdisciplinarité.

Mais gardons nous de tout fétichisme : pour ne pas être seulement un mot de passe dans des dossiers de financement, nous devons donner à l’interdisciplinarité un contenu réel, sans dans le même temps en attendre systématiquement des miracles scientifiques. Mon sentiment est que le terme a surtout pour intérêt de nous faire réfléchir au processus d’innovation scientifique, et aux liens qu’il entretient avec l’institutionnalisation de nos savoirs. Ce que désigne l’interdisciplinarité, selon moi, c’est d’abord l’existence d’interstices dans le savoir, entre les domaines institués que sont les disciplines – avec l’idée que, dans ces interstices, peut se trouver de quoi renouveler l’approche de questions complexes nécessitant des croisements de compétences.

Cela ne veut pas dire que les disciplines n’ont pas de sens, au contraire, mais cela rappelle qu’elles découpent le savoir d’une manière sinon arbitraire, du moins historiquement construite. Les sections CNU en offrent un très bel exemple, et il est impossible de comprendre leur structure sans connaître l’histoire des savoirs ainsi partagés, et l’histoire de leur institutionnalisation dans le cadre universitaire. Je suis parfois étonné de voir l’attachement immodéré de certains collègues pour leur discipline, alors qu’au sein d’une même discipline, les différences de méthodologie sont parfois très grandes, et qu’inversement, certains chercheurs sont beaucoup plus proches de disciplines voisines. Bien sûr, cela s’explique, car les disciplines, ce ne sont pas que des idées : ce sont aussi des identités. Un soupçon de distance par rapport à ces identités disciplinaires, y compris dans le cours d’un cursus, et dès le premier cycle, où précisément, nous avons tendance, au contraire, à transmettre de la croyance en la discipline, ne ferait sans doute pas de mal à nos étudiants !

Mais je ne suis pas moins surpris du fétichisme inverse, souvent venu d’en haut, pour l’interdisciplinarité : sans doute est-elle source de créativité, mais les disciplines, par la codification d’un certain nombre de règles, de méthodes, de corpus et de savoirs, jouent dans le développement intellectuel le rôle de tuteurs, en quelque sorte – et la confrontation interdisciplinaire se nourrit de la différence de potentiel entre disciplines pourtant voisines, dont la rencontre peut produire de la nouveauté. En somme, pour qu’il y ait de la bonne interdisciplinarité, il faut qu’il y ait des disciplines. Et dans un cas comme dans l’autre, il ne faut pas oublier que ces cadres ne sont pas la réalité de la science, mais en sont une mise en forme humaine, historique, destinée à avancer dans l’élaboration collective de la connaissance.

C’est parfois ce qu’il faudrait ne pas perdre de vue dans nos institutions, qu’il s’agisse du CNRS, de l’AERES, du CNU ou des universités. Et c’est bien ce à quoi l’université, plus qu’une autre institution, doit s’appliquer. L’UVSQ a la chance de pouvoir mettre en œuvre concrètement cette interdisciplinarité féconde, nourrie des différences disciplinaires, et c’est déjà le cas dans beaucoup de nos laboratoires. On peut évoquer par exemple à la fécondité scientifique de la rencontre qui s’opère chez nous entre l’informatique et l’épidémiologie, entre mathématiques et mécanique, ou encore entre littérature et histoire. C’est également le cas dans nos formations, y compris dès la licence, comme les licences biologie/environnement ou droit/anglais, mais sans dissoudre tous les cadres de référence disciplinaire pour autant. Je souhaite le renforcement de cette orientation, a fortiori, dans le cadre prometteur de l’université Paris-Saclay : cette pluridisciplinarité, parfois interdisciplinaire, sera aussi notre manière de contribuer au renouvellement de la recherche autant qu’à l’innovation dans les pratiques institutionnelles et pédagogiques.   

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4 commentaires sur “Interdisciplinarité : non aux fétichismes !
  • David dit :

    parfait, un auteur méconnu à bien montré dans un article qu’une fois comprise, l’interdisciplinarité permet l’approfondissement disciplinaire, voire la création de nouveaux disciplines : article de la revue res-systemica 2004 : http://www.res-systemica.org/afscet/resSystemica/V4-2004/modelisationInterdisciplinaire1969.pdf
    cet article mérité d’être lu et sité comme ce fut le cas d’ailleurs par lINRA.
    David

  • Pierre Dubois dit :

    1989-1991, j’étais alors directeur adjoint du programme interdisciplinaire de recherche sur le travail, la technologie, l’emploi et les modes de vie (PIRTTEM CNRS). Bilan fort nuancé ! Ce programme fut fermé en 1993.

    Une des réflexions de cette époque était : faut-il créer une section CNU interdisciplinaire sur le travail et l’emploi ? La réponse fut : non ! Aujourd’hui encore, il me semble que le bilan des sections CNU Sciences de l’Éducation, Information et communication, STAPS n’a pas été sérieusement fait. Quelle valeur ajoutée pour la recherche, l’innovation… J’ai quelques doutes ! Bien cordialement

    • David dit :

      l’interdisciplinarité ne se décrite pas d’en haut par le formalisme, mais plutôt par les enjeux de l’analogie, de l’empirique et de la logique (Cf. Artcile Jebbour CNAM de Paris). l’interdisciplinarité joue à plein et montre sa fécondité heuristique dans le domaine de l’agroalimentaire et le développement durable. L’inra est souvent sité en avant poste dans ce domaine. Les experts interdisciplinaire de l’INRA ont beaucoup de choses à nous apprendre dans ce domaine.

      cordialement

  • Olivier Ridoux dit :

    « En somme, pour qu’il y ait de la bonne interdisciplinarité, il faut qu’il y ait des disciplines. Et dans un cas comme dans l’autre, il ne faut pas oublier que **ces cadres ne sont pas la réalité de la science**, mais en sont une mise en forme humaine, historique, destinée à avancer dans l’élaboration collective de la connaissance. »

    Je crois au contraire que ces cadres sont la réalité de la science, sauf à imaginer une science platonicienne et idéale. Ce sont ces cadres qui lui confèrent une certaine efficacité, mais aussi une certaine cécité. Et si il est certain que des idées neuves peuvent venir de la transgression de ces cadres, quantités d’autres transgressions sont possibles et pourtant moins célébrées que l’interdisciplinarité.

    Je ne crois pas qu’il faille institutionnaliser l’interdisciplinarité pour elle-même. Inversement, je crois qu’il faut laisser plus de liberté d’évolution au chercheur pour qu’il puisse « tenter des coups » quand il en a l’intuition. Et si un coup tenté se révèle fructueux, je ne crois pas qu’il puisse faire mieux que s’institutionnaliser à son tour pour devenir efficace et approfondir le travail. Sinon, c’est un coup pour pas grand chose. Et si le coup tenté ne donne rien, il ne faut en vouloir à personne, mais cela mesure bien la responsabilité d’une politique de recherche : permettre que des coups soient tentés tout en permettant que des coups réussis soient approfondis.

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