Enseignement, Innovation

MOOC : attention, mirage ?

Comme en témoigne un article récent d’Olivier Rollot sur son blog, les Massive On-line Open Courses (MOOC) – la mise en ligne gratuite et en grand nombre de cours universitaires – commencent à faire leur apparition dans le débat public, même s’il y a déjà un moment que la presse spécialisée s’est saisie de la question. Ce n’est que le dernier avatar de la révolution numérique appliquée au monde universitaire, qui figure en bonne place dans le projet de loi actuellement élaboré par le ministère.

Difficile, pourtant, de ne pas y voir un effet de mode, destiné à envahir les projets de contrats quinquennaux et autres demandes de financement destinés à la formation universitaire, aux côtés des TICE, dans la droite ligne du e-learning et des learning-centers du début des années 2000, mais aussi de tous les projets utopiques d’enseignement à distance, par la télévision dès les années 1970, puis par l’intermédiaire de l’informatique dans les années 1980. Cette répétition cyclique me conduit à m’interroger sur le rapport entretenu par l’université, et plus largement le monde de l’enseignement, avec la technologie. Alors même que les questions pédagogiques peinent à se frayer un chemin dans le monde universitaire, il est tout de même singulier de constater que chaque innovation technique est l’occasion de discours plein d’espoirs sur le renouvellement radical des méthodes d’enseignement et de la transmission du savoir. Un bagage minimal en histoire des sciences et des techniques suffit cependant à montrer la vanité de ces révolutions obligatoires et décrétées d’en haut… Un seul exemple : le plus grand bouleversement concret dans l’organisation du travail universitaire, aussi bien dans la recherche, l’administration que la pédagogie, est l’usage massif d’internet depuis une quinzaine d’années, à commencer par des dispositifs élémentaires comme le courrier électronique – ce qui semble tout bête. Et pourtant, il n’y a pas eu besoin de décider le recours systématique au courrier électronique comme outil d’augmentation de la productivité administrative, scientifique et pédagogique !

La question n’est donc pas de décréter qu’il faut mettre massivement des cours universitaires en ligne, mais d’abord de se demander pourquoi faire. Les expériences déjà réalisées, en particulier aux Etats-Unis, laissent dubitatives, comme le rappelle l’excellente note de Dominique Boullier sur cette question complexe. Je note tout d’abord qu’il y a une certaine ironie à mettre l’accent d’un côté sur le suivi personnel des étudiants et la nécessité d’un véritable encadrement pour lutter contre l’échec en première année (avec, dans beaucoup de cas, la remise en cause des cours magistraux), mais aussi contre l’abandon en master, et d’un autre côté, à recommander comme une panacée une forme de transmission purement verticale, de la parole du maître vers l’écoute de l’élève.

Je m’interroge ensuite sur la place de ces cours dans le projet pédagogique universitaire : s’agit-il de remplacer des heures de présence effective des étudiants ? Est-ce destiné à l’enseignement à distance pour des étudiants qui ne pourraient pas être présents physiquement ? Mais, dans ce cas, a-t-on seulement réfléchi à la manière dont la capacité nouvelle de diffusion par internet doit également s’accompagner d’une nouvelle stratégie pédagogique ? Tout nouveau dispositif technologique produit des effets : pour qu’il soit productif, il faut les prendre en compte et en tirer parti pour innover. S’il s’agit seulement de filmer des cours magistraux pour les mettre en ligne, je doute franchement du progrès accompli… Enfin, n’oublions pas les enseignants : quelle est leur place dans cette mise en ligne de cours ? Et en particulier, comment conçoit-on le rapport entre le travail effectué en cours et ce dispositif, qui engage par ailleurs le droit à l’image et le droit d’auteur ?

Je ne suis évidemment pas technophobe, au contraire. Si je pose cette série de questions, c’est pour souligner que, faute d’une réflexion adéquate, les MOOC pourraient bien n’être qu’une occasion manquée, ce qui serait dommage, car il y a un vrai potentiel pour les universités. Mettre en ligne des cours ne constitue pas en soi une innovation pédagogique. Pour autant, je pense qu’il est possible de contribuer à cette réflexion. Je conçois tout à fait, par exemple, qu’en concertation avec les enseignants, les cours en ligne puissent servir pour faire connaître l’université au grand public cultivé, pour conserver un lien avec les alumni (un peu sur le modèle des conférences de la Fondation UVSQ) ou encore pour toucher des élèves de lycée désirant découvrir les disciplines enseignées à l’université. Mais dans ce cas, il s’agit moins de pédagogie, que de dissémination et de communication : ce n’est pas moins important, mais ne nous trompons pas de registre. Je pense également que les cours en ligne doivent être un objet autonome et innovant de la réflexion pédagogique, dans le cadre de l’enseignement à distance, en particulier par exemple pour la formation continue, ou bien un outil complémentaire aux cours dispensés à l’université, de même que toutes les formes de recours à l’e-learning, comme notre plateforme e-campus à l’UVSQ. Mais je ne crois pas aux remèdes miracles, ni aux modes technologiques qui agiraient par elles-mêmes, sans l’effort d’une réflexion approfondie et collective de la communauté universitaire sur leur usage !

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10 commentaires sur “MOOC : attention, mirage ?
  • Je souhaite simplement souligner combien je partage ce point de vue fondé sur l’expérience, la recherche et le bon sens à propos des nouvelles technologies appliquées à l’enseignement.
    En septembre 2011, je sortais un petit bouquin intitulé « Peut-on sauver l’école de la République ». Si le sujet était plus vaste que celui des technologies de la communication et de l’information, je n’en mettais pas moins en garde contre ce que j’appelais dans un passage « le mirage des TICE ».
    Penser que leur arrivée en force dans notre système éducatif puisse accélérer l’évolution des pratiques pédagogiques relève plus de la croyance que des faits. Une dizaine d’années d’études menées sur cette question aux Etats-Unis et en Europe montre bien le caractère très aléatoire, pour ne pas dire autre chose, du processus.
    L’introduction dans les pratiques scolaires des TIC n’entraîne pas de manière automatique l’innovation pédagogique. Il existe en fait une très grande diversité de situations et de pratiques sans qu’il soit possible de repérer de façon indiscutable des formes d’évolutions dominantes qui pourraient être directement imputables à ces technologies.
    Cela ne veut pas dire pour autant qu’il faille rejeter l’innovation technologique au service de l’enseignement. Bien au contraire. Elle peut ouvrir de nouveaux horizons à condition de savoir se poser individuellement et collectivement les bonnes questions par rapport à son utilisation.

  • briand dit :

    A côté des annonces il faut voir la réalité du temps long des évolutions, pas plus de quelques pour mille des enseignants du supérieur s’impliquent dans ces expérimentations.

    Mais il y a un déjà un effet intéressant c’est l’accès ouvert aux contenus pédagogiques. Alors qu’en espagne 30 universités encouragent la réutilisation des contenus mis en ligne par des licences creative commons que le Ned espagnol ouvre ses contenus combien en France ?
    Nous sommes dans un monde de l’enseignement supérieur en France où presque tous les contenus sont fermés à clé.

    Si les MOOC pouvaient contribuer à élargir l’accès aux savoirs et à la réutilisation des contenus ce serait un pas en avant.

    • kf dit :

      Mais, tu sais
      nous n’avons plus besoin du contenu en ligne français. C’est déjà trop tard ! Le contenu en anglais (des très grandes université américaines aux USA) est déjà tellement de bon niveau bien découpé pédagogiquement et didactique, que les contenus français font peur et horreur à coté.

      Ce pas arrive tellement tard, qu’il est trop tard ! Cela fait dix ans que ça bouge là bas, l’ouverture des savoirs. Certe c’est vrai, c’est pour se faire connaître, mais le fait est que le contenu de l’enseignement est disponible pour tous. Accessible directement.

      Et je peux leur dire merci ! Tout comme je remercie l’auteur de ce blog qui me permet de m’exprimer.
      kf

  • Claude Condé dit :

    La question du développement des moocs peut être posée en termes de pédagogie, de didactique ou de psyco-sociologie de l’éducation (voire de ‘massification technologique de l’enseignement’) , il y a sans doute une certaine légitimité à ces interprétations mais ce faisant, on passe à coté de la signification véritable des moocs. Il ne s’agit pas d’une approche nouvelle de l’enseignement à distance, comme d’ailleurs rien de tout cela n’a à voir avec l’enseignement fut-il massivement supérieur. C’est autre chose qui se joue que peu d’analystes pointent. Constatons d’abord que les moocs sont nés dans les grandes universités américaines et que les cours mis en ligne concernent des aspects très pointus de la connaissance. L’examen du dispositif d’enseignement ne fait pas apparaître d’innovation techno-pégagogique : des cours filmés, quelques exercices, rien que du classique aujourd’hui dans le monde de l’enseignement à distance. Ce n’est pas là que réside la force des moocs, ce n’est pas dans le mode d’enseignement , mais dans la nature et le dispositif d’évaluation.
    Petite parenthèse qui n’a (presque rien à voir) pourquoi fait-on faire des maths aux étudiants de première année de médecin dont ils n’auront jamais usage ? uniquement pour les sélectionner. Fin de la parenthèse.
    Les moocs évaluent les réponses des étudiants aux différents exercices mais aussi et surtout ils évaluent la pertinence des interventions des étudiants dans le forum de discussions. L’innovation est là. Le forum de discussions permet aux inscrits de débattre entre eux et de correspondre avec les enseignants ou leurs avatars. L’évaluation des interventions dans le forum de discussion à l’aide d’outils statistico-linguistiques très sophistiqués permet de classer de manière dynamique des milliers d’étudiants et constitue à coup sûr la grande innovation des moocs. Comprenons bien que le taux de réussite des étudiants a peu d’importance dans cette affaire. Ce qu’il faut dégager au niveau mondial c’est l’élite, les futurs étudiants indiens, chinois à qui on pourra proposer des bourses pour venir étudier au MIT ou ailleurs. C’est cela l’enjeu. Certainement pas la massification d’un enseignement mais bien plutôt la détection au niveau mondial des meilleurs. Qui a suivi un cours du MIT sait cela.
    On comprend alors pourquoi ce sont les grandes universités américaines qui sont à la manœuvre.
    On peut craindre que l’université française soit en plein contresens et ne considère les moocs que comme un outil pour la réussite massive ne comprenant pas que les moocs ne sont que l’avancée ultime du « soft power » théorisé, décrit depuis des années.

  • 100% d’accord avec Claude Conde au sujet de l’enjeu du soft power derriere les Moocs; j’en ajouterais plusieurs autres et non des moindres:
    1) Le modele ancien d’accumulation de savoirs académiques pour toute une vie n’est- il pas aujourd’hui totalement décalé ? Comment faire évoluer ce modele vers une formation tout au long de la vie ?
    2) Qui peut dire que les pédagogies utilisées actuellement à l’école comme à l’université ne méritent pas des améliorations drastiques ?
    3) Dans nos Etats endettés comment élever massivement le niveau d’éducation pour relever les défis de l’économie mondialisée de la connaissance ?

    Quelques informations peuvent éclairer la réponse à ces questions:
    a) Les Moocs sont des vitrines d’un mouvement très puissant engagé non seulement dans les universités Américaines mais aussi dans l’enseignement primaire et secondaire aux US comme dans tous les pays émergents à la recherche de solutions au meilleur coût x efficacite
    b) Les modalités pédagogiques qu’utilisent les Moocs – blended learning, classes virtuelles, social learning, learning analytics, … – ont déjà largement démontré leur efficacité dans des milliers d’écoles, collèges et entreprises (Chez Cegos, nous utilisons la majorite d’entre elles depuis plusieurs années)
    c) L’enseignement supérieur est un business (c’est le 5ème poste d’exportation de la Grande Bretagne)

    Pour ceux que le sujet intéresse, rendez-vous sur la revue de presse Future of students learning : http://www.scoop.it/t/future-of-students-learning-in-europe

  • Bruno Ollivier dit :

    Les universités françaises sont prises a plusieurs pièges.
    Elles doivent massifier leurs enseignements en direction de publics qui n’ont pas toujours choisi l’université et la filière dans laquelle ils sont et qui ne maîtrisent pas toujours le socle de base universitaire (pour reprendre une expression utilisée ailleurs): travail autonome, motivation, lecture rapide, prise de notes etc.
    Elles sont contraintes d’innover, tant sur les contenus que sur les méthodes puisqu’on leur demande d’assurer l’insertion professionnelle. Mais elles doivent le faire dans le cadre d’un budget qui souvent se rétrécit et avec des personnels,qui ne souhaitent pas forcement innover et dont les spécialités trouvent quelquefois peu de clients.
    L’Etat ne tient pas ses engagements budgétaires et l’autonomie consiste a chercher des moyens financiers ailleurs.
    La motivation des enseignants chercheurs est pour le moins variable, en partie parce que leurs tâches se sont fortement bureaucratisées en quelques années (lourdeur des procédures d’évaluation, appels permanents a projets…)
    Dans ce contexte d’injonction a se transformer et de paralysie partielle, les MOOCs semblent pour certains (dirigeants d’université, services informatiques, directions du ministère etc.) une occasion de trouver un Levier qui fait défaut…
    Mais pour l’instant il manque le plus souvent
    - une analyse stratégique à 10 ans: des MOOC dans mon universite, pour arriver a quoi? A une image plus moderne?
    - un modèle économique cohérent (s’agit il d’économiser sur les cours? De vendre des diplômes en masse? De revendre les données des étudiants -cela existe aux USA-…?
    - une réflexion pédagogique prenant en compte les cibles, les supports d’enseignement et les enseignants.
    - une pensée politique sur le rôle de l’université dans notre société
    Tout simplement.
    Et ce n’est pas le projet FUN du ministère qui va permettre de faire la différence entre la mise a disposition de contenus (cours filmés, pdf, PowerPoint , mp3 etc) qui devrait être normale partout et des MOOCs.

  • martine dit :

    Je m’émerveille – et pourtant je sais que l’histoire n’est en partie qu’un perpétuel retour – de cette diatribe bien envoyée contre la mise en ligne de cours universitaires. Je crois entendre encore les protestations contre les retransmissions de cours magistraux par télévision intérieure dans les facultés, présentées dans les années 60 comme une panacée contre la massification des auditoires étudiants et le manque de locaux et qui ne faisaient en fait que mettre en valeur l’ennui et le manque d’intérêt de ces cours magistraux fossilisés, annonnés d’une voix monotone par des professeurs qui ne savaient pas s’exprimer devant un auditoire vivant et en plus mal filmés.
    Il me semble qu’à l’ère des TIC on a progressé dans l’utilisation de nouveaux moyens dans la diffusion et l’apprentissage des connaissances.
    De l’ivraie il faut séparer (et promouvoir) la bonne graine.
    Tout n’est peut-être pas à jeter dans les MOOCs

  • [...] D’emblée, je suivrais l’opinion de Jean-Luc Vayssière et je me garderais de tout discours concernant une “révolution” de l’enseignement. D’une part, tout simplement parce que je ne pense pas qu’il s’agisse d’une “révolution”; d’autre part, plus fondamentalement, les universités sont tellement dans l’attente d’un miracle que l’on risquerait de s’y jeter à corps perdu. [...]

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